La correction des eaux du Jura et les villages des Trois-Lacs

Jusqu'au XIXe siècle, la plaine entre les lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat était régulièrement inondée. Entre 1868 et 1891, un chantier de plus de vingt ans détourne l'Aar et creuse des canaux. Le niveau des lacs baisse de plus de deux mètres. Pour les villages riverains, le paysage change : des rives nouvelles apparaissent, des stations préhistoriques sortent de l'eau et un marais devient une grande région maraîchère.

Une plaine sous l'eau

Le Grand-Marais s'étend entre les trois lacs, le plateau molassique berno-fribourgeois et le Jensberg. Avec 62,5 km², c'est le plus grand marais de Suisse. Il s'est formé après le retrait du glacier du Rhône, sur les graviers apportés par l'Aar. Par endroits, la tourbe y atteint quatre mètres d'épaisseur.

Au Moyen Âge, des seigneurs comme l'abbaye de Saint-Jean de Cerlier, les comtes de Neuchâtel, de Nidau et d'Aarberg laissent leurs gens faucher et faire paître sur leurs terres. Dès 1500 environ, le marais sert de bien communal aux villages riverains et à des localités plus éloignées. Les conflits portent alors sur les droits d'usage. De 1785 à 1795, une « guerre du marais » oppose ainsi des communes bernoises et fribourgeoises.

Le problème vient de l'Aar. Depuis le XVIIe siècle, les graviers qu'elle charrie provoquent des retenues d'eau. La Thielle, qui sort du lac de Bienne, s'écoule mal, le niveau des lacs monte et la plaine est inondée. Les canaux de navigation de l'époque, comme celui d'Aarberg entre la Broye et l'Aar ou celui d'Entreroches près d'Yverdon, n'y changent rien. Au XIXe siècle, les inondations de la Thielle se multiplient.

Deux hommes et un projet

Le projet est dû à l'ingénieur grison Richard La Nicca. Né en 1794 à Safien, premier ingénieur en chef du canton des Grisons, il a construit des routes alpines et corrigé le Rhin dans le Domleschg. Entre 1840 et 1842, il élabore un projet de correction des eaux du Jura. C'est sur cette base que les travaux seront menés à partir de 1868.

Le promoteur politique s'appelle Johann Rudolf Schneider. Né en 1804 à Meienried, au confluent de la Thielle et de l'Aar, il est médecin et pharmacien à Nidau, puis conseiller d'État bernois et conseiller national. La correction des eaux du Jura est l'œuvre de sa vie. Il obtient que la Confédération participe à ce chantier mené par les cantons concernés et se pose ainsi en défenseur du nouvel État fédéral. Depuis la Constitution de 1848, la Confédération peut s'engager dans de tels travaux.

Le chantier de 1868-1891

La première correction des eaux du Jura comprend trois volets. D'abord, le canal de Hagneck détourne l'Aar à partir d'Aarberg et la fait entrer dans le lac de Bienne. Ensuite, le canal de Nidau-Büren élargit la sortie du lac de Bienne. Enfin, les canaux de la Broye et de la Thielle améliorent les liaisons entre le lac de Morat et celui de Neuchâtel, puis entre celui de Neuchâtel et celui de Bienne. Le canal de la Thielle est construit entre 1875 et 1883. À Sugiez, le cours de la basse Broye est modifié entre 1878 et 1882.

Sur les chantiers de correction des cours d'eau suisses, on travaillait jusque-là à la pelle, à la pioche, à la brouette et au char tiré par des animaux. Les machines à vapeur n'y apparaissent qu'avec la correction des eaux du Jura : excavateurs, grues et wagonnets.

Le résultat est net. Le niveau du lac de Neuchâtel baisse de 2,5 à 2,7 mètres selon les estimations. Le lac de Morat descend de 3,3 mètres. Les inondations qui ravageaient la plaine entre les lacs, la région de Büren à Soleure et le Grand-Marais prennent fin. Dans la plaine de l'Orbe, le canton de Vaud avait déjà décidé en 1854 d'endiguer la rivière. À partir de 1856, la correction du canal d'Entreroches et la construction du canal occidental permettent de lutter contre le paludisme et de gagner des terres cultivables.

Des rives nouvelles pour les villages

En baissant, les lacs découvrent des bandes de terre. À Meyriez, ancien village de pêcheurs au bord du lac de Morat, la commune gagne une bande de soixante mètres de large le long de la rive. À Sugiez, la partie est du village se développe après la modification de la Broye.

Au bord de la Thielle, le nouveau canal ne suit pas l'ancien cours de la rivière. La frontière cantonale est donc déplacée sur l'axe du canal en 1894. À Thielle, le château, l'ancien pont et la maison du péage, jusque-là sur la rive gauche, sont cédés à Berne. Ils forment aujourd'hui le Pont-de-Thielle, sur la commune bernoise de Gals. Thielle forme depuis 1888 une seule commune avec sa voisine Wavre.

Sur la rive sud du lac de Neuchâtel, les grèves sorties de l'eau donnent naissance à la Grande Cariçaie, un ensemble de roselières et de marais qui se forme à partir de 1878. Elle compte aujourd'hui neuf réserves naturelles entre Yverdon-les-Bains et le secteur de Witzwil et de Marin-Epagnier. La rive sud est inscrite en 1976 et en 1990 sur la liste des zones humides d'importance internationale de la Convention de Ramsar. À Cheseaux-Noréaz, la maison de Champ-Pittet, construite entre 1789 et 1791 au bord même du lac, se retrouve en marge de la roselière. Elle abrite depuis 1985 le centre des ligues suisse et vaudoise pour la protection de la nature, devenues Pro Natura.

La préhistoire sort de l'eau

L'abaissement des lacs met au jour de nombreux vestiges préhistoriques le long des rives. À Meyriez, il reste une pirogue en chêne des stations littorales néolithiques découvertes à cette occasion. À Cortaillod, les quatre stations néolithiques du bord du lac se retrouvent à sec. Dès 1876-1879, on y ramasse des antiquités lacustres, les sites sont pillés et de nombreux objets partent à l'étranger, achetés par des musées ou des collectionneurs. Les stations de l'âge du Bronze du Petit-Cortaillod commencent alors à s'éroder.

Le site le plus célèbre est celui de La Tène, au nord du lac de Neuchâtel, près de l'embouchure de la Thielle. Il a été repéré en novembre 1857 par Hans Kopp, un pêcheur qui récoltait des objets pour Friedrich Schwab. Après la correction, Émile Vouga y mène des fouilles destinées à récolter des objets. Les fouilles officielles de 1907 à 1917, dirigées par William Wavre puis par Paul Vouga, mettent au jour les restes de deux ponts sur un ancien bras de la Thielle. Le site a donné son nom au second âge du Fer européen, la civilisation de La Tène. En 2011, on comptait plus de 4'500 objets de La Tène dans une trentaine de musées. Voir la fiche du site de La Tène.

La seconde correction apporte aussi sa découverte, en 1965. Aux Sauges, sur la commune de Cornaux, on met au jour un pont de bois de 90 mètres qui franchissait la Thielle aux IIe et Ier siècles avant notre ère. Sous le pont effondré gisaient une vingtaine de squelettes humains et du bétail. Les chênes ont été abattus en 116 av. J.-C. On ne sait pas si les morts sont dus à une crue ou à des sacrifices.

Du marais au jardin

Une fois l'eau retirée, il faut encore défricher le Grand-Marais et régler la propriété des terres. Ce travail dure des décennies. Les communes, des particuliers et deux établissements pénitentiaires y participent.

En 1891, le canton de Berne reçoit 800 hectares de terrain dans le Grand-Marais, venant d'une société agricole tombée en faillite. Il y construit l'établissement de Witzwil, sur la commune d'Anet, pour remplacer l'ancien pénitencier de Berne. Les détenus construisent les bâtiments, les routes et un raccordement ferroviaire, et mettent le marais en culture. Au début du XXIe siècle, Witzwil est la plus grande exploitation agricole de Suisse, avec 825 hectares.

Le canton de Fribourg suit en 1898 avec une colonie agricole sur le modèle de Witzwil, devenue l'établissement de Bellechasse, sur les communes de Mont-Vully et de Morat. Les premiers détenus y assainissent le terrain. De 1920 à 1980, Bellechasse sert aussi à l'internement administratif de centaines d'hommes et de femmes de plusieurs cantons. Dans la plaine de l'Orbe, la colonie agricole du pénitencier de Bochuz est créée en 1899 sur des terres gagnées par l'endiguement.

Le Grand-Marais devient ainsi une grande région maraîchère. Les routes sont refaites, comme celle de Galmiz à Sugiez et Anet, et le chemin de fer arrive : Morat-Lyss en 1876, Berne-Neuchâtel en 1901, Morat-Anet en 1903.

La seconde correction (1962-1973)

Le succès a un revers. En séchant, la tourbe se tasse et se décompose. Après une septantaine d'années, l'assèchement et l'extraction de la tourbe ont fait s'affaisser le sol sur de vastes surfaces, et de nouvelles mesures deviennent nécessaires. Une seconde correction des eaux du Jura est menée de 1962 à 1973 sous la direction de Robert Müller. Le canal de la Thielle est élargi et le niveau du lac de Neuchâtel baisse encore d'environ un mètre. Il est stabilisé depuis à une altitude moyenne de 429,3 mètres.

L'affaissement des sols n'est pas réglé pour autant. À la fin du XXe siècle, dans la plaine de l'Orbe, le drainage, les pompages et la disparition de la tourbe entraînent une perte de sol irréversible, qui oblige à faire tourner les cultures. Dans le Grand-Marais, les agriculteurs cherchent à limiter le tassement par de nouvelles méthodes. Depuis 1996, un réseau de biotopes cofinancé par la Confédération aide à préserver ce qui reste de milieux humides.

Les localités citées

Sources

  1. Daniel Vischer, « Correction des eaux », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 11.12.2006
  2. Anne-Marie Dubler, « Grand-Marais », DHS, version du 17.09.2010
  3. Jürg Conzett, « La Nicca, Richard », DHS, version du 09.09.2008
  4. Christoph Zürcher, « Schneider, Johann Rudolf », DHS, version du 21.11.2012
  5. Michel Egloff, Gilliane Kern, « Neuchâtel, lac de », DHS, version du 09.11.2010
  6. Anne-Marie Dubler, « Morat, lac de », DHS, version du 19.06.2009
  7. Anne-Marie Dubler, « Thielle (rivière) », DHS, version du 26.02.2014
  8. Frédéric Sardet, « Orbe (rivière) », DHS, version du 23.07.2012
  9. Hermann Schöpfer, « Meyriez », DHS, version du 31.10.2008
  10. Marianne Rolle, « Sugiez », DHS, version du 04.10.2016
  11. Gilbert Kaenel, « Tène, La (site archéologique) », DHS, version du 19.02.2014
  12. Anne-Marie Dubler, « Witzwil », DHS, version du 29.11.2012
  13. Alix Heiniger, « Bellechasse », DHS, version du 20.02.2024
  14. Monique Fontannaz, « Champ-Pittet », DHS, version du 24.05.2005
  15. Olivier Girardbille, « Thielle-Wavre », DHS, version du 05.03.2026
  16. Hervé Miéville, Germain Hausmann, « Cortaillod », DHS, version du 18.12.2017
  17. Michel Egloff, Olivier Girardbille, « Cornaux », DHS, version du 12.09.2006

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