La principauté épiscopale de Bâle et le Jura (999-1815)
Avant de devenir bernois en 1815, les villages de l'Ajoie, de la vallée de Delémont, des Franches-Montagnes et de l'Erguël appartenaient à un État dirigé par un évêque. Prince du Saint Empire, l'évêque de Bâle a régné sur ces terres de la fin du Xe siècle à la Révolution, depuis Porrentruy à partir de 1528.
Une abbaye offerte en 999
Tout commence par un don. En 999, Rodolphe III, dernier roi de Bourgogne, donne à l'évêque de Bâle l'abbaye de Moutier-Grandval avec toutes ses dépendances. L'abbaye tient la haute vallée de la Birse et possède des biens dispersés entre le lac de Bienne et l'Alsace. L'évêque, dont le pouvoir temporel se limitait jusque-là à la ville de Bâle, se retrouve à la tête d'un vaste domaine.
À la mort de Rodolphe III, en 1032, Bâle et le pays jurassien passent au Saint Empire. L'évêque devient vassal de l'empereur, qui le désigne et lui confie des droits régaliens. Entre 1096 et 1120, l'abbaye de Saint-Ursanne, qui relevait du diocèse de Besançon, tombe à son tour sous l'autorité des évêques.
Abbayes et chapitres
Trois établissements religieux existent dès le VIIe siècle : Saint-Imier, Saint-Ursanne et Moutier-Grandval, fondation de l'abbaye de Luxeuil. Entre la fin du XIe siècle et 1120 environ, un peu plus tard pour Saint-Imier, ces trois monastères bénédictins deviennent des chapitres de chanoines. On ignore dans quelles circonstances.
Une seconde vague vient de Bourgogne au XIIe siècle. Les cisterciens fondent Lucelle en 1124. Vers 1140, l'abbaye du Lac de Joux crée Bellelay, une abbaye de prémontrés, à l'instigation de l'évêque de Bâle. Bellelay ouvre à la fin du XIIe siècle un prieuré en Ajoie, à Grandgourt.
Plusieurs édifices romans de cette époque sont encore debout : l'abbatiale de Saint-Ursanne, la collégiale de Saint-Imier, la chapelle de Chalières avec ses fresques du XIe siècle, l'église de Courtelary et la Blanche Église de La Neuveville. L'église de Courchavon possédait une Vierge debout de la fin du XIIIe siècle, peut-être la plus ancienne conservée en Suisse.
Batailles, villes et dettes (1280-1478)
En 1280, l'Ajoie devient l'enjeu d'un conflit entre l'évêque, soutenu par l'empereur Rodolphe, et Renaud de Bourgogne, comte de Montbéliard. Vainqueur à Porrentruy en 1283, l'évêque obtient la haute main sur la ville et sur l'Ajoie. En 1296, le comte de Neuchâtel bat ses troupes à Coffrane. La limite sud de l'évêché se fixe alors au lac de Bienne, à La Neuveville, fondée vers 1310 par l'évêque Gérard de Vuippens.
Les évêques accordent des franchises aux villes : Bienne en 1275, Porrentruy en 1283, Delémont en 1289, Laufon en 1296, La Neuveville en 1312, Saint-Ursanne en 1338. Les campagnes vendent leurs produits sur les marchés de ces villes dès la fin du XIIIe siècle. C'est aussi en Ajoie que l'on trouve les plus anciennes chartes rédigées en français de Suisse romande, la première datant de 1244.
Au XIVe siècle, l'autorité des évêques recule. L'évêque Jean de Vienne veut rompre l'alliance qui lie Bienne à Berne depuis 1352. Il est battu à Malleray en 1367. Faute de ressources, l'Église de Bâle met en gage des seigneuries entières, dont la prévôté de Saint-Ursanne et la Montagne de Muriaux en 1376. En 1422, l'évêché est pratiquement démantelé.
Le redressement vient au XVe siècle, grâce à une meilleure gestion et aux premiers impôts modernes. En 1461, l'évêque Jean de Venningen rachète Porrentruy et l'Ajoie avec les lourdes contributions de leurs habitants. Après les guerres de Bourgogne, l'évêché annexe en 1478 les villages ajoulots de Damvant, Grandfontaine et Réclère.
La Franche Montagne
Jusqu'au XIVe siècle, le haut plateau s'appelle Mons Falconis. En 1139, une bulle du pape Innocent II cite Montfaucon et Epauvillers parmi les biens du chapitre de Saint-Ursanne. En 1384, l'évêque Imier de Ramstein accorde aux habitants une lettre de franchises qui les exempte de certains impôts, dont la taille. De nouveaux villages apparaissent ensuite : Le Noirmont est mentionné en 1397, Les Breuleux en 1429 et Les Bois en 1484.
Le représentant de l'évêque réside d'abord à Saint-Ursanne, puis à Saignelégier dès 1691.
Porrentruy capitale, la Réforme au sud
Au XVIe siècle, la ville de Bâle échappe à l'évêque. Elle s'affranchit de son autorité temporelle en 1501 et passe à la Réforme en 1529. Dès 1528, Porrentruy devient la capitale de la principauté. La ville relève pourtant du diocèse de Besançon : l'évêque gouverne désormais hors de son propre diocèse. Le chapitre de la cathédrale s'installe à Fribourg-en-Brisgau, puis à Arlesheim en 1679.
Les régions du sud adoptent la Réforme. En 1556, l'évêque Melchior de Lichtenfels accorde ses premières franchises à l'Erguël. Jacques Christophe Blarer de Wartensee, évêque de 1575 à 1608, s'allie en 1579 aux cantons catholiques et éteint les dettes de l'évêché. À la fin de son règne, la principauté a retrouvé la prospérité.
La guerre de Trente Ans frappe le nord. Entre 1634 et 1640, il est occupé par des troupes suédoises, françaises et impériales, et la peste ajoute ses ravages. Le sud est épargné grâce à ses alliances avec Berne et Soleure, sauf l'Erguël en 1639. Aux Franches-Montagnes, des villages sont incendiés et pillés en 1636-1637.
Un État, dix-sept bailliages
Jusqu'à la Révolution, la principauté se divise en 17 bailliages ou seigneuries. Le sud, avec la prévôté de Moutier-Grandval, Bellelay, l'Erguël, Orvin, La Neuveville, la Montagne de Diesse et Bienne, est dit « helvétique ». Il profite de la neutralité suisse tout en restant terre d'Empire. Le nord est dit « germanique » ou « impérial ». La prévôté de Moutier-Grandval est sous protectorat bernois depuis 1486.
L'évêque est élu par le chapitre et toujours issu de ses rangs. Il gouverne par ses conseils et par ordonnances. Une assemblée des États, avec des représentants du clergé, de la noblesse et du tiers état, se réunit depuis 1566 pour répartir les contributions extraordinaires. Les bailliages du sud, Bellelay excepté, refusent toujours d'en faire partie. Les évêques, issus de familles germanophones, s'entourent de fonctionnaires allemands. La population est en majorité francophone, et le français remplace peu à peu l'allemand à partir du XVIIIe siècle.
Fer, verre et faïence
Le minerai de fer est exploité dans la région depuis l'époque romaine au moins. Soutenue par les princes-évêques, la sidérurgie se développe dès le XVIe siècle. Sous Blarer sont construits les hauts fourneaux d'Undervelier et de Courrendlin. Avec Bellefontaine, ils sont les seuls centres de production aux XVIIe et XVIIIe siècles, et l'une des principales sources de revenus de l'État.
Des verreries sont attestées à La Heutte au XIVe siècle. Plus tard, elles s'installent dans des régions boisées et isolées, comme à Lobschez près de Soubey en 1659, puis le long du Doubs. La poterie de Bonfol est florissante dès le XVe siècle et la faïencerie de Cornol fonctionne à partir de 1760. Les forêts en souffrent. L'ordonnance forestière de 1755, pionnière en Europe, tente sans succès immédiat d'y mettre bon ordre.
Les Troubles et Pierre Péquignat
En 1726, des ordonnances réforment l'administration de la principauté. Des sujets se soulèvent contre ces réformes, et quinze ans de désordres commencent, les Troubles. L'évêque demande l'aide de l'empereur et des Suisses, qui se dérobent. Il se tourne alors vers la France et signe avec elle un traité secret en 1739. Les troupes françaises interviennent et les meneurs sont arrêtés.
Le plus connu, Pierre Péquignat, est un agriculteur aisé de Courgenay, chef des représentants de l'Ajoie insurgés. Condamné pour sédition, il est décapité à Porrentruy le 31 octobre 1740. Sa légende naît au XIXe siècle, avec des chansons en français et en patois et un drame populaire. Un monument lui est élevé à Courgenay en 1914.
La Rauracie et le Mont-Terrible
La guerre entre la France et l'empereur, en avril 1792, entraîne l'entrée des troupes françaises dans l'évêché. Fin avril, elles s'installent à Delémont. Le 17 décembre 1792, la République rauracienne est proclamée à Porrentruy. Elle ne dure pas : en 1793, la France annexe le pays et en fait le département du Mont-Terrible, avec Porrentruy pour chef-lieu. En août 1793, alors que les levées de soldats provoquent de nombreuses désertions, des jeunes gens de la vallée de Delémont en révolte ouverte se retranchent au Mont sur Courtételle.
Le 15 décembre 1797, le général Gouvion Saint-Cyr occupe le sud de l'évêché. En 1800, le Mont-Terrible disparaît et le territoire est rattaché au Haut-Rhin, avec des sous-préfectures à Porrentruy et à Delémont. La principauté épiscopale disparaît comme État de l'Empire en 1803. Environ deux mille habitants de l'ancien évêché, pour une population d'environ 60'000, seraient morts dans les guerres de la Révolution et de l'Empire.
1815 : Berne et Bâle
Les troupes alliées entrent à Delémont le 22 décembre 1813 et à Porrentruy le 24. Par sa déclaration du 20 mars 1815, le congrès de Vienne rattache l'ancien évêché à la Suisse et partage son territoire entre les cantons de Berne et de Bâle. La plus grande partie de l'ancien évêché devient bernoise. Les Franches-Montagnes, annexées à Berne comme le reste, forment depuis 1979 un district du canton du Jura.
Les fiches de Porrentruy, de Delémont, de Saint-Ursanne ou de La Neuveville permettent de suivre cette histoire village par village.
Les localités citées
- Abbaye de Moutier-Grandval
- Saint-Ursanne
- Lucelle
- Abbaye de Bellelay
- Grandgourt
- Collégiale de Saint-Imier
- Chapelle de Chalière
- Courtelary
- Blanche Église
- Courchavon
- Porrentruy
- La Neuveville
- Delémont
- Malleray
- Damvant
- Grandfontaine
- Réclère
- Montfaucon
- Epauvillers
- Le Noirmont
- Les Breuleux
- Les Bois
- Saignelégier
- Undervelier
- Courrendlin
- Bellefontaine
- La Heutte
- Soubey
- Bonfol
- Cornol
- Courgenay
- Courtételle